Le portrait du mois : Geoffroy Jacobs, de Bodair

Après avoir bourlingué aux quatre coins du monde pour diverses entreprises, Geoffroy Jacobs décide de développer sa propre activité. Le hasard, qui fait bien les choses, le fera rencontrer Benoît Boveroux, avec qui il lancera Bodair, un fabricant de bielles en composite sis sur les hauteurs de Liège, dans le parc des Hauts-Sarts. Le CEO de Bodair vient de rejoindre le CA de Skywin, avec une belle envie de s’impliquer…

 

Rencontrer Geoffroy Jacobs, c’est l’assurance de passer un bon moment. L’homme est affable, sympathique, d’un optimisme communicatif, tout en restant très simple… Une simplicité que l’on met tout de suite à l’épreuve en lui demandant si on peut aborder sa filiation. Le CEO de Bodair est en effet le fils de Georges Jacobs, un acteur majeur de l’économie belge depuis des décennies (UCB, Delhaize, FEB, FICB, Belgacom, Bekaert…). Réponse dans un éclat de rire (il y en aura beaucoup…) : « Pas de problème, je ne suis évidemment pas gêné de ma filiation ».

 

Le tout frais cinquantenaire est né aux Etats-Unis, mais n’en a aucun souvenir… A sa naissance, son père, représentant belge au FMI, décide de rentrer au pays et de s’y installer définitivement. Geoffroy Jacobs grandit dans un petit village du Brabant flamand, dont il fréquente l’école avant des humanités menées également en néerlandais. Il habite toujours ce même village, ce qui pose des problèmes logistiques : les navettes vers Liège, où Bodair est implanté, sont assez pénibles.

 

G Jacobs
Geoffroy Jacobs (à droite) avec son partenaire Benoît Boveroux

 

Après les humanités vient le choix des études universitaires… « J’ai entamé des études de droit que j’ai royalement ratées et j’en suis très heureux. J’étais destiné à reprendre l’étude de notaire de mon oncle. Or je ne pense pas avoir un profil de notaire. C’est mon frère qui a finalement repris l’étude. Ca lui va très bien. La vie est bien faite » ponctue-t-il dans un nouveau rire. « J’ai continué dans les études économiques que j’ai terminées par un post-graduat à l’université de Durham en Angleterre. »

 

Le jeune diplômé met alors le cap sur le Chili, où il travaille pendant deux ans pour Eternit, à présent  dénommé Etex. « J’ai découvert un magnifique continent et une superbe entreprise belge dont on peut être fier, même s’ils ont connu les problèmes que l’on sait avec l’amiante… Ils ont une gamme très étendue de produits et sont très axés sur l’innovation… »

 

Bodair
Bodair : Un large panel de produits

 

Après le Chili, il rentre en Belgique et travaille dans une filiale du groupe, Gyproc, lorsqu’il est contacté par un collaborateur anglais proche de son père, à l’époque CEO d’UCB, qui lui apprend que la société a développé une application révolutionnaire dans le plastique : la mise au point avec la Banque centrale d’Australie d’une technologie qui permet d’imprimer des billets de banque sur un support plastique. La commercialisation est imminente. « D’après lui, j’avais le profil idéal pour commercialiser cette technologie. J’ai donc travaillé pour la dernière entreprise au monde pour laquelle je pensais travailler : l’entreprise dirigée par mon père. Dix années extraordinaires. La joint-venture – 50% UCB Films et 50% RBA Securency – était basée à Melbourne. Je rapportais à une hiérarchie en Australie mais devais développer les marchés européen et américain, du Canada au Chili. Parler l’anglais mais aussi l’espagnol a été un fameux atout. Puis UCB a vendu tous ses actifs non-pharmaceutiques. En quelque sorte, j’ai été vendu par mon père et suis resté dans une boîte qui avait pris le nom de Innovia Films. J’ai donc sillonné le monde pendant dix ans, avec un client par pays. Evidemment. Plus, cela aurait été louche (rires). Mes plus belles réussites : le Mexique, le Canada, la Roumanie. Maintenant la Grande-Bretagne a franchi le pas. En tout une trentaine de pays dans le monde ont adopté la technologie. Particularité : je commercialisais des produits innovants dans un marché très stable et conservateur, et un nombre d’acteurs naturellement très limité. »

 

Puis vient le moment de se fixer… « Je voyageais énormément. Mariés depuis 1999, nous avons eu nos premiers enfants et j’ai choisi de changer de vie. J’ai toujours rêvé d’être indépendant. Je suis allé voir mon père et lui ai annoncé que j’allais changer de métier. Il m’a entendu, il m’a compris, il m’a mis en garde aussi, mais il m’a soutenu. J’ai quitté mon employeur – je suis resté très copain avec ces collègues, surtout anglais et australiens – et ai cherché une affaire à reprendre et développer. » Il trouve son bonheur dans la commune de Wanze, près de Huy : la société Euroquartz, active dans le traitement du sable. Une petite PME mal localisée occupant cinq travailleurs et dotée d’un outil vétuste, mais qui a un potentiel. « On a commencé par délocaliser l’entreprise à Hermalle-sous-Argenteau, le long du Canal Albert. Et nous sommes à présent trente-cinq. Dans le développement de cette entreprise, nous avons eu besoin d’un nouvel ERP. C’est dans ce cadre que je rencontre un ingénieur liégeois, Benoît Boveroux, qui avait développé son propre logiciel. Il implémente son programme en 2008-2009 chez Euroquartz. Et je découvre que Benoît était un fabricant de bielles métalliques dans une autre vie, et qu’il conçoit des bielles en composite dans son garage, pour son plaisir. » Bodair se dessinait…

 

Le duo développe donc des bielles en composite, ce qui entraîne un gain de poids pouvant monter à 50%. Tout d’abord des bielles systèmes, ou rods, qui transmettent un mouvement. Dans un avion, on en trouve des centaines, voire des milliers. Ensuite des bielles structures, les struts, qui occupent une place plus fixe dans l’appareil, et prennent d’importantes charges en compression et en tension mais sans nécessairement bouger. Ce sont des pièces éminemment critiques sur le plan structurel et elles doivent être d’une rigidité à toute épreuve.

 

Bielles
Bielle avec embouts réglables

 

« Le gain de poids est une chose, reprend Geoffroy Jacobs, qui souligne fortement le rôle prépondérant de Benoît Boveroux dans le projet, mais il faut aussi être concurrentiel sur le marché. Les grands donneurs d’ordres sont très regardants sur les coûts. C’est très bien d’avoir une technologie innovante, mais il faut la vendre, convaincre les donneurs d’ordres… Ce sont des pièces qui ont la même durée de vie que l’appareil : on change très rarement une bielle en composite. »

 

Emplis d’optimisme et peut-être un peu inconscients, les deux compères mettent la charrue avant les bœufs et débarquent chez Airbus. « En fait, on est allé voir Airbus avant de créer notre société. Benoît, qui implémentait son programme chez Euroquartz, me dit un jour ‘j’ai un rendez-vous chez Airbus’ et me propose de l’accompagner. Nous partons voir un acheteur avec quelques pièces de sa fabrication. Cet acheteur ne nous a pas très bien reçus. Il faut dire que nous n’avions même pas de carte de visite. Dans l’aéronautique, notre démarche dénotait un peu. Mais l’acheteur avait prévu des ingénieurs à notre réunion. Et si l’acheteur nous prenait pour des touristes, ses ingénieurs quant à eux se sont montrés bien plus intéressés. Nous nous sommes fiés aux ingénieurs plutôt qu’à l’acheteur et nous nous sommes lancés. » En 2009, Bodair naissait.

 

Au début, l’entreprise sous-traite la fabrication des bielles. Mais cette sous-traitance met en péril la propriété intellectuelle des procédés de fabrication. Changement de cap : le duo cherche une machine d’enroulement filamentaire pour construire ses bielles. Il cherche en Angleterre, en Allemagne, aux Etats-Unis, mais ne trouve pas la machine idéale. Et de plus ces machines sont fort chères. Benoît Boveroux propose alors de développer leur propre machine. En trois mois, elle est prête. « La démarche de Benoît est épatante. Et est inhérente à Liège. Je ne connaissais pas bien Liège avant 2006. Pour moi, les Liégeois, ce sont des gens à qui vous pouvez passer commande pour un autocar, un toaster ou une mitraillette, ils savent vous le faire. Les capacités et les compétences technologiques présentes sur Liège sont extraordinaires. » Si c’est un Brabançon qui le dit…

 

« Notre produit prêt, nous sommes allés voir les grands donneurs d’ordres. Nous les sentions enthousiastes, mais en même temps nous étions bloqués par notre taille. Bodair, c’était Benoît et moi… » D’où la nécessité de trouver un partenaire industriel auquel s’adosser pour rassurer les OEM. Airbus les met en contact avec l’américain ITT, qui avait une division active dans le composite à Salt Lake City. « Un certain Mike Blair nous contacte sur recommandation d’Airbus. Sa division travaillait pour Boeing depuis des décennies mais ne parvenait pas à entrer chez Airbus, qui les a envoyés chez nous. »

 

Bodair trouve rapidement un terrain d’entente avec ITT - sous la forme d’un accord de licence : les Liégeois cèdent sous forme exclusive la conception des bielles systèmes avec insert métallique et les bielles monocoques et ce pour une durée de vingt ans chez huit grands acteurs de l’aéronautique : cinq avionneurs et trois motoristes. « Nous étions payés aux royalties, avec un plancher assez conséquent pour la PME que nous étions. Et les Américains avaient leur ticket d’entrée chez Airbus, qui était satisfait de travailler avec la technologie Bodair. C’était du win-win-win. »

 

En 2011, ITT se scinde en trois entités, dont Exelis, vendue à Harris en 2015 pour 4,75 milliards de dollars. Puis Harris vend son unité composite aéronautique à Albany International. « En cinq ans, nous avons donc connu quatre changements d’actionnariats. L’an dernier, nous nous sommes mis autour de la table. Albany avait un focus total sur Airbus ; c’était leur stratégie. Mais nous pensions qu’il y avait moyen de faire mieux et nous avons négocié une sortie de licence, qui devait encore courir sur quatorze ans. Nous avons récupéré notre liberté et sommes en train de développer notre propre stratégie pour accélérer la pénétration du marché en exploitant au mieux les brevets que nous possédons. » Albany International garde juste la licence sur les struts pour Airbus.

 

Bodair place également ses produits chez Sikorsky. Et chez un petit client de Sacramento en plein décollage : Icon Aircraft. « Une histoire extraordinaire. Deux anciens pilotes de l’US Air Force ont créé un petit avion de 750 kgs coûtant 200-300.000 dollars. Il se pilote avec un permis voiture, après vingt heures de formation… Leur carnet de commandes explose et dépasse  les 1800 exemplaires. Ils ont démocratisé le pilotage et la propriété d’un avion. Incroyable. C’est un peu le Tesla de l’aéronautique. Ils produisent douze appareils – bientôt vingt – par mois et nous leur vendons onze pièces par appareil… »

 

Quant à l’avenir… Aujourd’hui, Bodair reste une toute petite entreprise avec moins de dix travailleurs. « Donc nous n’avons pas la masse critique nécessaire pour nous intégrer facilement dans la supply chain d’un grand donneur d’ordres. Seuls, nous risquons de ne jamais y arriver. L’idée est donc de nous adosser à un acteur industriel qui devra nous démontrer qu’il est capable d’amener notre technologie sur le marché rapidement. Le marché est là ; le timing est bon ; la compétitivité de notre technologie est indéniable… Nous sommes en pleine réflexion stratégique. »

 

Geoffroy Jacobs conclut par un mot sur Skywin, dont il rejoint le conseil d’administration. Pour lui, le pôle est surtout un concentré de savoir-faire et de contacts dans l’aéronautique et un relais central vers les autorités régionales. « Skywin occupe une place essentielle dans le microcosme économique wallon, mais certaines choses doivent être repensées dans les manières de se présenter et d’aborder le marché. Un travail pour le nouveau conseil d’administration et son nouveau président, Jacques Smal, un pilier de l’industrie aéronautique wallonne. C’est un privilège pour Skywin d’avoir un président de cet acabit. Nous sommes chanceux. C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles j’ai accepté ce rôle d’administrateur. »

 

Arnaud Collette

 

 

 

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